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04Un dimanche, après vêpres, dit Jean Le Quéré, j’avais accompagné le fils de Louenn Ar Floc’h jusqu’à Keriavily, où il allait, presque tous les dimanches, faire la cour à sa douce jolie (sa prétendue). Nous nous y étions attardés à jouer aux dominos jusqu’à l’heure du souper, l’on nous invita à partager le repas de la famille, qui se composait de pommes de terre cuites à l’eau avec des « caillebottes ». Nous acceptâmes, sans compliments, puis on se remit à jouer aux dominos, et quand nous partîmes pour rentrer chez nous, il était près de minuit. Nous devions passer par le Vieux-Marché, pour nous rendre à Roz-an-C’hlan et au moulin de Guernanham, où nous habitions. Comme nous descendions à Goascadou, un peu avant d’arriver à Goas-an-Flour, nous entendîmes sur la route un bruit de pas très lourds : pouf ! pouf !… et qui approchaient de nous rapidement.

– Qu’est cela ? Nous demandions-nous, étonnés ; ce ne sont pas les pas d’un homme, ni ceux d’un cheval… Qu’est-ce que cela peut-être ?

Nous continuâmes de marcher, pas très rassurés, et, en arrivant au ruisseau de Goaz-an-Flour, nous nous trouvâmes en présence d’un énorme chien, avec une longue queue… mais si longue, si longue !… Aucun animal n’a de queue de cette longueur-là. Le chien s’arrêta devant nous, nous regardant avec des yeux rouges comme deux charbons ardents. Nous nous arrêtâmes aussi, pas fiers du tout, et nous aurions bien voulu, en ce moment, être loin de là.

Heureusement qu’il continua bientôt sa route, sans nous faire de mal, et nous l’entendions monter la côte de Goascadou, pouf ! pouf ! pouf !… si bien que la terre en tremblait, et sa queue allait en grandissant et s’élevait jusqu’au ciel.

– Quelle bête extraordinaire ! dis-je à mon compagnon, quand je pus parler.

– Oui, répondit-il, je n’ai jamais rien vu de semblable ; mes cheveux se dressent sur ma tête, au point que mon chapeau y tient à peine.

Nous nous empressâmes de regagner nos logis, et depuis, nous avons souvent songé à ce chien-là, sans y rien comprendre.

– Moi aussi, j’ai une fois rencontré ce chien-là, dit Pipi Garandel, qui avait écouté en silence le récit de Jean Le Quéré.

– Conte-nous cela, Pipi, dirent les assistants.

– Voici : J’étais, alors, journalier au Pont-Blanc, près du bourg de Plouaret, comme vous le savez tous. Une nuit du mois de novembre, je retournais coucher chez moi, entre neuf et dix heures, lorsqu’après être sorti de l’avenue, j’entendis aussitôt retentir sur le chemin de Keraudy des pas pesants : pouf ! pouf !… Cela ne ressemblait ni à des pas d’homme, ni à des pas d’aucun animal de moi connu.

– Qu’est-ce que cela peut être ? me disais-je.

Et je continuai ma route, sans peur. J’avais passé le ruisseau du Pont-Blanc et m’étais à peine engagé dans le chemin de Lanvellec, quand j’entendis le même bruit, là aussi pouf ! pouf ! pouf !

– Voilà, pensai-je, un cheval qui a les pieds bien lourds !

Le bruit approchait. Je n’avais pas peur. Tout à coup je me trouvai en présence d’un grand chien moucheté, qui me regardait avec des yeux de feu. Je m’arrêtais, immobile et comme pétrifié ; je ne pouvais ni avancer ni reculer. Ce qui m’étonnait le plus dans cet animal étrange, ce n’était pas sa taille, mais bien sa queue. Quelle queue, mes amis ! Jamais vous n’avez vu ni n’en verrez une semblable. Et elle s’élevait en l’air, si haut, si haut, qu’elle atteignait, je crois, les étoiles. Quand l’animal m’eut considéré quelque temps, il continua sa route vers Lanvellec, et j’entendais le bruit de ses pas qui retentissaient au loin : pouf ! pouf ! pouf !… Ma route pour me rendre chez moi était de suivre ce chien ou ce diable ; mais, de crainte de le rencontrer encore, je préférai faire un détour assez long et passer par Porz-an-Bruno.

On m’a assuré que ce chien se rencontre aussi, assez fréquemment, aux environs de Ploumilliau.

Pierre Le Floc’h était, un lundi matin, à travailler au champ avec les autres domestiques de Keranborgne, et il était triste et rêveur et ne disait mot.

– Qu’as-tu donc, Pierre, lui demandèrent ses camarades, que tu ne dises mot ? Est-ce que tu aurais perdu l’usage de ta langue ?

– Non, répondit-il ; je songe à ce qui m’est arrivé, la nuit derrière.

– Que t’est-il donc arrivé ?

– Quelque chose d’extraordinaire.

– Conte-nous cela, pour voir.

– Je revenais du Vieux-Marché, hier soir, entre neuf et dix heures, lorsqu’en arrivant à Pen-an-Pavé, je vis tout d’un coup apparaître à côté de moi un énorme chien noir. Je ne l’avais ni entendu ni vu venir, quoiqu’il ne fit pas bien sombre. Je ne connaissais pas ce chien et je fus étonné de son apparition subite. Je continuai ma route, sans paraître faire attention à lui. Il me suivait pas à pas sur mes talons, et je n’osais pas essayer de le chasser, car je commençais à avoir peur, en voyant sa grande taille et ses yeux, rouges comme deux charbons ardents,

– Qu’est-ce que peut bien être cette bête, pensais-je, et que me veut-elle ?

Et je pressais le pas ; mais le chien était toujours sur mes talons. Ma foi ! j’avais peur, pour le coup. En passant devant Croaz-ar-Benniou, je me signais, et il disparut comme il était venu, je ne sais comment.

– Cela t’apprendra, Pierre, à rentrer de bonne heure à la maison, le dimanche soir ; ce chien-là était sûrement Mathurin, c’est-à-dire le diable.

– Oui, répondit Pierre, ce devait être Mathurin.