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02 C’était donc la nuit de Noël de 1815. J’étais jeune alors, et j’habitais, comme aujourd’hui, le Vieux-Marché. Je m’étais rendu d’assez bonne heure au bourg de Plouaret et, en attendant la messe de minuit, nous étions quelques amis et moi, à l’auberge de Cadiou, à boire du cidre et à jouer aux cartes. Nous avions organisé un brelan, avec la ferme volonté de finir, quand sonnerait l’appel à la messe. Le jeu était très animé ; il y avait des pertes assez sensibles, pour de pauvres gens comme nous étions tous, et, comme toujours, plus on perdait plus on s’entêtait. Nous étions donc là tout à notre partie, lorsqu’on vint nous dire que quelque chose d’extraordinaire se passait de l’autre côté du bourg, Alanic Ar Floch, qui avait soif, mais qui n’avait plus d’argent, pour boire dans les auberges, où l’eau ne se change jamais en vin, mais assez souvent le vin en eau, Alanic Ar Floch donc, qui avait entendu raconter maintes fois, aux veillées d’hiver, que, la nuit de Noël, l’eau des puits et des fontaines se changeait en vin voulut s’en assurer. Il alla, avant l’heure de la messe, au puits de Vincent Caris, s’assurer si le seau et la corde y étaient et pouvaient fonctionner sans encombre. Il voulut tirer un seau d’eau, mais à peine eut-il descendu le seau au fond du puits, qu’une voix en sortit, qui lui dit, d’une façon très intelligible, au moment où il le faisait remonter :

– Un instant, camarade un instant, laissez-moi boire un coup d’abord !

Alanic n’était pas des plus braves ; il lâcha le seau dans le puits et se sauva à toutes jambes. Un groupe de trois à quatre personnes, dont faisait partie Noël Ar Saoz, l’arrêta au passage, et lui demanda s’il avait le Diable à ses trousses, pour courir ainsi. Il était si ému et si bouleversé, qu’on eut toutes les peines du monde à comprendre quelque chose à ce qu’il bredouillait :

– Non pas le Diable !… mais quelqu’un qui a parlé !… qui a dit : Laissez-moi boire un coup, camarade !… Là-bas, dans le puits de Vincent Caris… un revenant, pour sûr !…

Ils le crurent fou, ou ivre-mort. Cependant, comme le puits n’était pas loin, ils allèrent jusque-là, par pure curiosité. Noël Ar Saoz se pencha sur l’ouverture du puits et demanda en plaisantant :

– Ohé ! toi qui es là-dedans, tu as donc grand’soif pour aller boire au fond d’un puits ?

– Oui, grand’soif ! répondit une voix, dans le puits.

–  Avez-vous entendu ? demanda Noël, en se tournant vers ses camarades.

Oui, dirent-ils ; il y a quelqu’un dans le puits. Et Noël Ar Saoz cria encore.

– Qui est là dedans ? répondez.

Ar Sant. (Le Saint) répondit la voix.

Noël ne plaisantait déjà plus. Il y avait alors une douzaine de personnes autour du puits, et tous avaient entendu la voix d’en bas.

Il faut lui demander quel Saint il est, disait-on, et ce qu’il veut.

Quel Saint êtes-vous ? demanda Noël.

Sant ar Goulannoù (le Saint, du Goulannoù), répondit la voix.

Sant ar Goulannoù ?… se dirent les assistants, en se regardant, stupéfaits ; nous n’avons jamais entendu parler de ce saint-là. Il faut demander au maître d’école si son nom est dans quelque calendrier ou quelque vieux livre. C’est peut être aussi un nouveau Saint ?

Que voulez-vous, monsieur le Saint ? demanda encore Noël Al Saoz, en se penchant sur l’ouverture du puits.

– Je veux d’abord à boire, puis je demande que le recteur vienne me chercher en procession, avec croix et bannières en tête, et qu’on sonne les cloches à grande volée.

On se regardait avec stupéfaction, et l’on ne plaisantait plus. On convint qu’il fallait aller raconter la chose au recteur et lui demander son avis.

Le bruit se répandit promptement dans tout le bourg, et il y eut bientôt une affluence considérable de monde autour du puits de Vincent Caris. Nous-mêmes nous avions laissé nos cartes et nous étions aussi accourus.

On se disait : « Comment-faire ? Le recteur ne croira sans doute pas. Il faut pourtant qu’il soit informé de ce qui se passe ; c’est pour sûr quelque grand miracle. Et chacun faisait ses réflexions et donnait son avis. Cependant deux ou trois hommes se rendirent au presbytère, pour informer le recteur de ce qui se passait. Le recteur se disposait à se rendre à l’église, et il reçut assez mal les messagers et leur dit qu’ils voulaient se moquer de lui, ou que leur prétendu saint n’était sans doute qu’un ivrogne, qui, ayant voulu puiser de l’eau au puits, y était tombé.

On apporta la réponse du recteur. Quelques commères furent scandalisées, et témoignaient leur mécontentement par des cris et des exclamations, en levant les mains au ciel. Cependant la foule allait toujours croissant, et l’on s’enhardissait, et l’on commençait à se familiariser avec le saint.

C’est un bon saint, disait-on ; il aime la plaisanterie ; il demande à boire ; et pourtant, puisqu’il est dans le puits… Mais, il aimerait mieux, sans doute, du vin ou du cidre…

Il faut lui offrir une chopine de cidre. Peut-être aussi n’est-il descendu dans le puits que pour profiter du moment où l’eau se change en vin, cette nuit, et en boire à son aise ? et l’on riait, et l’on plaisantait à qui mieux mieux.

Mais, les vieilles dévotes étaient scandalisées et s’écriaient :

Jésus, mon Dieu ! Dans quel temps vivons-nous ? On ne respecte plus rien ! Pour sûr la fin du monde approche !…Et elles gourmandaient la foule et présageaient de grands malheurs.

Enfin, Marc Ar Mannac’h, qui était ivre, se pencha à son tour sur l’ouverture du puits, et cria :

Ohé voyons, parle ; es-tu un vrai saint ?

Oui, Le Saint, – répondit la voix.

Es-tu alors un brave homme de Saint, et veux-tu boire une bouteille avec moi ?

– Je ne demande pas mieux, et plutôt deux qu’une.

– Mais, il me semble que je connais cette voix, dit Marc, en se retournant vers nous. Et se penchant de nouveau sur le puits :

– Quel saint es-tu ? Dis-moi ton nom.

Mais, il y a une heure que je vous crie : Sant ar Goulannoù (Le Saint, du Goulannoù), et vous feriez mieux de me retirer de ce puits, où je meurs de froid et de soif !

Et Marc partit d’un grand éclat de rire, et dit, en se retournant vers la foule :

– Quand je vous le disais, que je devais connaître ce saint-là ! C’est un de mes amis, celui avec lequel j’ai peut-être trinqué le plus souvent. Vite ! des cordes, des torches, et qu’on le retire de là !

Qu’est-ce donc, Marc, demandait tout le monde, étonné, où diable as-tu pu connaître un saint, toi? Car tu n’es jamais allé en paradis, que nous sachions du moins ?

Il ne s’agit pas ici de saints du Paradis. Tas d’imbéciles, voilà une heure que ce pauvre garçon se tue à vous crier qu’il se nomme Le Saint (Ar Sant), Louis Le Saint, du village de Goulannoù, près de Plounévez-Moëdec, et vous restez là, la bouche béante, à vous regarder, au lieu de vous empresser à porter secours à un pauvre homme ivre, comme vous le serez presque tous, avant le jour, et vous le laisseriez mourir, au fond de ce puits, si je n’étais heureusement arrivé pour le sauver.

Et, à la lueur de torches de résine, que l’on approcha de l’ouverture du puits, tout le monde reconnut facilement Louis Le Saint, dit Le Saint de Goulannoù, grelottant et mourant de froid. Il se tenait debout dans la chambre du puits, comme un vrai saint, dans sa niche. Car vous savez qu’au fond de tous les puits, dans le corps de la maçonnerie, on pratique toujours une sorte de niche, où se retire l’homme qui les récure afin de se trouver à l’abri, en cas de rupture de la corde ou de chute de pierres, quand on remonte les seaux remplis de sable, de pierres et autres matières.

Marc descendit dans le, puits un seau fixé à une corde de chanvre. Le Saint y entra, on le hissa, et il sortit enfin. On le conduisit à l’auberge de Cadiou, et là, on le plaça sur un escabeau, près d’un bon feu, et il se retrouva bientôt aussi dégourdi et aussi sain que jamais, et se remit à boire avec les camarades.

Cette aventure fit du bruit, à Plouaret ; plusieurs de vous ont dû en entendre parler, et peuvent porter témoignage que mon histoire est rigoureusement vraie.

Rien n’est plus vrai, en effet, dit Le Meur, car mon père, qui était aussi là, me l’a assuré.

Mais, Garandel, dit Yvonne, vous avez oublié de nous dire pourquoi Le Saint se trouvait au fond du puits de Vincent Caris, et comment il y était descendu.

Vous avez raison ; mais je vais vous satisfaire aussi sur ce point. Le Saint aimait la chopine de cidre et adorait le verre d’eau-de-vie. Il revenait de Lannion, et avait fait de nombreuses stations « aux chapelles », comme nous disons, c’est-à-dire aux cabarets situés tout le long de la route. En arrivant au bourg de Plouaret, il était ivre mort, après sa dernière station au bouchon mal famé de Toul-ar-Bac’hadou (le Trou aux coups de bâtons).

Ayant voulu se désaltérer au puits de Vincent Caris, qui est à l’entrée du bourg, il tomba dedans. On dit qu’il y a un Dieu pour les ivrognes, et je le croirais volontiers ; toujours est-il qu’il dégringola jusqu’au fond du puits, sans se faire de mal, car il se trouva quitte pour quelques contusions. L’eau n’était pas profonde, mais elle était froide ; songez qu’on était au 24 décembre ! Grâce à la fraîcheur du bain qu’il avait pris, il se dégrisa vite, et eut la présence d’esprit de se réfugier dans la niche, comme je vous l’ai déjà dit. Il était donc là, attendant avec la patience d’un vrai saint qu’on vînt le délivrer, lorsqu’Alannic Ar Floc’h descendit le seau dans le puits, espérant en retirer du vin…