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09Dans ma jeunesse, disait Fañch Ar Manac’h, domestique à Keranborgne, j’ai été fou du jeu de cartes, et je faisais une grande lieue, le soir, après souper, quoique rendu de fatigue, pour trouver des joueurs. Aujourd’hui, je n’en fais plus aucun cas, je n’irais même pas jusqu’au bout de la cour.

Une nuit, j’avais été à une réunion, au petit Kerarhant, je demeurais au grand Kerarhant, et, pour revenir à la maison, je n’avais à traverser qu’une prairie et un petit bois de chênes et de pins, appelé le bois du crieur. La prairie était assez grande, à peu près comme le Prat Braz Keranborgne. Le jeu finit ver les dix heures ou dix heures et demie, ainsi, ce n’était pas bien tard. Comme j’entrais dans le bois, j’entendis pousser un cri, à peu de distance de moi. Je n’y fis pas grande attention et je continuai mon chemin ; mais, au sortir du bois, comme j’entrais dans la prairie, un autre cri, plus fort, se fit entendre, plus près de moi.

Je ne suis pas bien peureux, et pourtant j’aurais bien préféré être dans mon lit, à la maison. Je continuai à marcher, et vers le milieu de la prairie, un troisième cri se fit entendre, mais plus fort et si près de moi que je crus avoir le crieur sur mes talons. Je me retournai, et ne vis rien ; mais les cris se succédaient à présent plus qu’à chaque minute, et toujours de plus en plus forts. Alors, je fus saisi de peur, et je me mis à courir. Les cris me suivaient, toujours plus près et plus aigus, si bien que j’en avais les oreilles écorchées. J’atteignis enfin la porte de l’écurie, où était mon lit, et, au moment où j’entrais, le crieur, que je sentais sur mes talons, poussa un dernier cri plus fort que tous les autres, si bien que je crus que tous les bâtiments qui entouraient la cour en étaient ébranlés et devaient même s’écrouler. Je fermai bruyamment la porte, je tirai le verrou et me cachai dans mon lit, plus mort que vif.

J’avais déjà entendu souvent le crieur, quand je me levais la nuit, pour soigner mes chevaux ; mais, comme il ne m’avait pas encore poursuivi, et qu’il se tenait dans le bois, je n’y faisais guère attention.

Mon frère Yves fut aussi poursuivi par lui, une nuit qu’il revenait tard d’une réunion (un festin de boudins, je crois). Il se mit à courir, à perte d’haleine, et, comme il ne trouvait aucune porte ouverte, en passant près d’une étable à bœufs, il donna tête baissée dans une botte de paille, qui bouchait une petite fenêtre basse, et alla tomber dans l’étable, où il se cacha sous le ventre d’un bœuf. Peu s’en fallut qu’il n’en devînt fou.

Mon frère et moi nous entendîmes encore, souvent, le crieur de nuit, mais il ne nous poursuivit plus. Il faut dire aussi que nous évitions de passer par le bois, une fois la nuit close, et préférions faire un long détour.